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Chove tanta flor

Lorsque j’ai découvert, pour la première fois, l’atelier de Stéphane Marcault, son travail était au sol, composé d’une multitude de parallélépipèdes faits de superpositions et d’additions de papiers d’emballage d’agrumes. J’ai cru, dans un premier temps, qu’il s’agissait d’une de ces œuvres critiques du minimalisme qui, reprenant ses formes géométriques, mettait en crise leur économie et leur pureté formelles par l’emploi de matériaux périssables ou par la permission d’en emporter une part, qui la consommait, détruisant ainsi l’ordre et la rigueur du dessein. En un mot, d’un travail qui ironisant sur un formalisme excessif,  lui opposait un geste simple, un geste de vie annulant un projet jugé trop essentialiste ou puritain.
J’ai compris plus tard que j’avais affaire à des travaux préparatoires et que s’il y avait bien, dans le choix de ces papiers, une fascination pour la vie, l’intensité, le rayonnement, la simplicité de la matière, ce n’était pas pour l’opposer à d’autres propositions mais pour en faire la substance même des œuvres à construire, leur donnant ainsi leur sens premier.
Ce qui était, de façon abrupte, objet de collections (2), abandonnait ce statut d’élément collecté pour devenir le corps d’une nouvelle proposition : transformer la collection en création.
En premier lieu, grâce au désir car, ici, la matière première  est d’abord le désir : désir visuel, désir de prendre, faim, soif, mots comme " toi et moi "  , " délicioza "  , " amore "  ... beauté solaire de la forme ronde, beauté plastique d’une scène quotidienne ou comment, pour un créateur, laisser passer la beauté anonyme de ces couleurs et de ces formes graphiques?
Stéphane Marcault  répond, à cette question, à la manière d’un artiste pop ou en héritier de ces esthétiques majeures du siècle, l’appropriation et le collage, afin de composer son œuvre. Il la  réalise  grâce à cette attention toute particulière qu’il a pour la culture populaire, la nature " ordinaire "   des images que chacun peut voir au marché, à l’exposition de la rue traversée par ces matières délicates, passant de main en main, d’abord objets d’échanges puis de regards et de caresses.
Stéphane Marcault affirme ce choix : l’emploi d’une fragilité devant conduire à la perte et à l’oubli et qui, au contraire, parce qu’il s’en saisit devient la force première de ce qu’il construit. Il préserve la substance diaphane de sa création, non par la conservation mais par le déplacement,  en créant, ainsi, un nouvel usage et au bout du compte, changeant notre regard qui, du coup, acquiert un lexique inédit, une nouvelle terre d’émotions et d’expérimentation.
De quelle expérience s’agit-il ? Que fait Stéphane Marcault de cette beauté radieuse, de cette tactilité " du bout des doigts" , de cet imaginaire du désir, de cette précarité ?
Comme un peintre, il en fait son vocabulaire, ses couleurs et il les applique sur le monde, sur les objets qui nous entourent et qu’il change. Il l’applique sur des corps en imaginant, pour eux, des parures, des robes, des secondes peaux. C’est alors que les choses prennent toute leur dimension. L’œuvre se fait plus insidieuse, plus troublante car peut-on se servir de ses objets et y -a -t’il des corps pour ses vêtements ? La question est-elle celle d’une fonction possible ? Ou au contraire, celle d’une élégie pour des corps disparus, rêvés qui peut être, n’ont jamais étés ou, encore, celle d’une utopie pour nos existences à inventer ?

Olivier Kaeppelin

Critique, Ecrivain.

(1) « Il pleut tant de fleurs »  - Chico Buarque et Edu Lobo.
(2) Voir la très belle collection d’Isabelle Maeght.